Félin au bord de la crise de nerfs

Elle me saouuuule! Chaque fois, c’est la même rengaine. Mademoiselle rentre de voyage, elle éparpille ses valises un peu partout dans la maison et passe son temps à dormir, manger et sortir. Mes maîtres n’ont plus d’yeux que pour elle… « Et t’as bien dormi? Et qu’est-ce que tu veux manger ce soir? Et j’ai lavé ton jean’s ». Non mais! Elle a 32 ans quand même! Nom d’un chat! On dirait une ado qui débarque comme un ouragan, jetant ses fringues selon les marées, ses valises au gré du vent, et je sais que je vais passer pour chat méchant, mais parfois je pisse dedans. Na! Mais je dois avouer… Cette fois-ci, c’était quand même un peu différent… Elle n’arrêtait pas de faire des réflexions à deux croquettes: on dépense trop d’argent pour faire des pubs, il y a trop de voitures et pas assez de gens dedans, et, sacrebleu!, c’est quoi ce kiwi néo-zélandais dans ton frigo?!?

Foi de chat, je ne l’ai jamais vue comme ça. Quelque chose a changé. On dirait qu’on lui a arraché un peu de sa fraîcheur. Ils ont l’air loin les bisounours, les utopies, les grands esprits. Je la sens un peu brisée, presque blasée, comme si elle venait d’apprendre que Saint-Nicolas n’existait pas ou qu’il n’y avait pas vraiment de poulet dans la pâtée pour chats (si, si, je vous jure!). Elle a manifestement perdu pied. Ils me l’ont déglinguée! Jamais auparavant elle n’aurait méprisé son confort, et encore moins les gens qui le partagent ou ceux qui y aspirent. Mais tout ce qui semble superficiel, cette fois-ci, a eu le don de l’irriter.

Par contre, aux antipodes de ce comportement indécent et, disons-le, très chiant (n’oublions pas que je suis un chat argentin qui assume sa vie de pacha en banlieue bruxelloise…), son émerveillement au retour du supermarché avait bizarrement décuplé. Je la vois encore, en ce matin de novembre… Elle ouvre son sac et sort une par une ses trouvailles. Alors, évidemment, je suis un animal, je suis toujours là quand il y a à manger, je me faufile donc sous la table de la cuisine, aux premières loges pour le one-woman show de l’année.

– T’as vu Socrates? Du fromaaaaaaaache!, me dit elle en prenant une tête de gamine devant une barbe à papa.
– Heu, oui, merci, je connais, c’est du lait pourri, lui répondis-je, très fier de ma réponse ultra intelligente.
– Sens, comme ça sent bon!
– Aaaaah! Beurk, non, ça pue. Ma bouffe à moi, ça ça sent bon, c’est bien connu.

Elle continue à fouiller dans sa hotte magique, attrape un truc et BAM, croque dedans à pleines dents.

– Une pomme, Boubinski! Une pomme! (oui, elle me donne des surnoms ridicules. Le premier qui rigole je lui en griffe une).
– Ouais, et alors? T’as pas regardé dehors, y en a plein dans le jardin.

Elle sort enfin une petite bouteille brune, l’ouvre avec précaution, en verse solennellement le contenu dans un verre et me regarde. Elle ne dit rien. Hume. Porte le liquide ambré à ses lèvres et soupire longuement.

– Mmmmmh
– Ca, je connais, ma fille, tu m’en as servi une fois, j’ai adoré mais ma maîtresse n’en achète que quand t’es là. Du coup, je suis à l’eau. Vas-y, verse un peu dans la gamelle, là, vas-y, s’t’eu-plaît!

Rien n’y fait. Elle est dans un autre monde. D’ailleurs quand elle en boit plusieurs, elle est carrément sur une autre planète. Veinarde. Les seules fois où je trip, moi, c’est pour aller chez le véto. J’en ai mordu un, une fois, et depuis, ma maîtresse ne me laisse plus y aller sans mon cachet. J’adore aller voir mon doc.

D’ailleurs, je crois qu’elle aussi. Elle passe toujours ses premières journées à aller voir ses docteurs. Je me demande si elle en a déjà mordu un. Elle prends aussi des petits cachets mais ça n’a pas l’air de lui faire le même effet. A moins que cela soit pour ronronner. Mais je ne pense pas. Cette fois-ci, elle a mieux dormi ou en tout cas plus tôt. Avant, elle s’endormait au milieu de la nuit et émergeait à midi! Une histoire de « museau horaire ». Mais moi je la soupçonne d’avoir voulu tenter de battre mon record d’heures à l’horizontale et quand elle a compris qui était le meilleur, elle a jeté l’éponge.

Bref. Moi je suis content, hein, quand même, quand elle rentre (même si je fais semblant de l’ignorer pendant la première semaine). Elle me raconte ses histoires, me laisse dormir parfois sur son lit et me donne de nouveaux surnoms ridicules. C’est cool. Je crois qu’elle repart bientôt, les valises se remplissent et n’y suis plus le bienvenu. J’ai pas compris où elle allait encore mais surtout je ne sais pas si je serai encore là la prochaine fois. J’espère bien. Mais je me fais vieux. Moi, j’attends le dernier voyage. Elle, elle n’en est qu’aux premiers accostages.

 

Ceci est un blog personnel. Les opinions qui y sont exprimées sont les miennes et ne représentent d’aucune façon la position de mon employeur, le CICR.

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Céline
De la naissance à l'âge "adulte" en passant par l'adolescence, la planète a toujours été un petit mouchoir. Des parents nés en Afrique, des premiers émois vécus en Amérique Latine, des études "internationales" et puis un travail qui m'emmènent aux quatre coins du globe. Mais le retour est toujours le même: La Belgique. Avec ses bières, ses guerres intestines et sa pluie, ce sera toujours chez moi.
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  2 comments for “Félin au bord de la crise de nerfs

  1. chico
    22 novembre 2014 at 20:57

    hihi lait pourri et museau horaire 😀

  2. v m
    22 novembre 2014 at 22:24

    L’histoire vue par Socrates…

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