Soudan du sud : carnet de bord

 

3 janvier – 3 mars. Deux mois déjà que j’ai quitté le confort de mon nouveau petit nid enneigé pour une toute autre vie dont je ne soupçonnais pas encore les richesses et les défis.

A peine atterrie au Soudan du Sud, on me renvoie en l’air: “Céline, il y a des blessés, c’est ta zone, monte dans l’hélico”. Voici mon carnet de bord.

 

Et c’est ainsi que le Soudan du Sud et moi avons commencé notre histoire. Dans les airs. Des centaines de kilomètres de néant aride et inhabité, des lits creusés encore vides semblant se languir des pluies, et des villages, éparses, mi-fantômes, mi-statues. Aucune âme à l’horizon pendant de longs quarts d’heure. Mon esprit, lui, est bien présent et les pensées filent à toute vitesse.

Entre l’excitation du vol, de la nouveauté, et l’angoisse du début, de ce qui m’attend, je ne vois pas les deux heures et demi passer jusqu’à ce village posé sur le bord de ce qui sera probablement un torrent dans quelques mois. Le chirurgien que j’accompagne procède au triage, sélectionne les futurs patients; je me présente aux autorités, je parle avec les familles pour les rassurer et leur expliquer ce qui va se passer. Pas le temps de s’épancher, les pilotes doivent être de retour à Juba pour 18h, et nous devons encore atteindre Maiwut.

 

On nous annonce 30 minutes de vol. On leur demande une altitude la plus basse possible. Le patient avec la plaie au thorax ne peut pas s’envoyer en l’air. Les mouches sont ravies. Moi un peu moins, mais je tente de ne pas penser à ces 5 personnes couchées et assises tant bien que mal dans cet hélicoptère, à ce qu’elles ont subi, à ces odeurs qui me rappellent l’hôpital de Bambari.

Je suis concentrée sur la terre que je dévisage jusqu’à la moindre ride, à la recherche d’un signe de vie, d’une route, d’un indice sur mon futur lieu de vie pour cette année. Rien. A la vingt-neuvième minute (ndlr: les pilotes sont allemands), je vois une route de terre rouge s’élancer vers l’Ouest, une concentration un peu plus importante de tukuls à l’Est, ce qui ressemble à quelques bâtiments en dur, je devine la piste d’atterrissage et puis de la poussière.

Un énorme amas de poussière rouge qui me voile la vue pendant plusieurs minutes. Lorsque le rideau se baisse, des dizaines d’enfants les yeux écarquillés nous regardent. Je n’ai pas le temps de m’attendrir devant cette image d’Epinal que les ambulances arrivent sur la piste, le chirurgien fait son rapport au collègue, mon prédécesseur m’accueille et moi au milieu, je souris. Bienvenue à la maison.

Enfin… un aperçu de la maison. Car le plan reste le même: passer le week-end à Juba et venir lundi avec mes valises. Mais peu importe, Mathias m’emmène à la base et je découvre pour la première fois Maiwut. A l’ombre d’un arbre dont je suis immédiatement tombée amoureuse, une grande table qui sent les réunions et les diners. Entre les jeunes arbres et les bananiers, des douches, des tukuls. Mes pas résonnent sur le gravier fraîchement posé. Mes yeux se perdent dans tous les sens, je veux tout voir, je veux tout sentir et le verdict tombe très rapidement: je vais être bien ici. Je rejoins la piste le coeur léger, sourire aux lèvres et le pas guilleret. Les pilotes ne comprennent pas. Je ne leur demande pas de comprendre. Ramenez-moi à Juba qu’on en finisse avec ce week-end en capitale.

 

A partir de là tout a été très vite. Jusqu’à ce soir. 2 mois plus tard, 5 kilos en moins, des dizaines d’heures de sommeil à rattraper, la peau bronzée par ce soleil impitoyable, les talons séchés par la terre et la marche en sandales… mais toujours le sourire. Enfin. L’intention est là. Dans cette salle d’embarquement de l’aéroport d’Addis Abeba, entourée de femmes pour la plupart parlant au téléphone, mon premier long week end débute. Et toutes les frustrations, les soupirs, les coups de blues semblent déjà bien loin.

Etre cheffe de bureau à Maiwut c’est être responsable d’un hôpital sans être médical, d’un chantier sans être ingénieur, d’une grande famille sans être mère. Ce sont des heures de discussions avec les autorités, des centaines de signatures pour des paiements, de multiples bières à écouter le staff cracher ses frustrations du jour ou encore de la gestion digne d’une haute école hôtelière entre avions, visiteurs, commande de nourriture et bureau des plaintes. Et j’adore.

 

 

Maiwut est un des 3 (bientôt 4) sites où le CICR soutient un hôpital et fait de la chirurgie de guerre au Soudan du Sud. Il faut imaginer que cela représente un important staff médical (8 personnes) qualifié de tous horizons (Allemagne, Hong Kong, Japon, Philipines, Italie, Erythrée, Suède, Tanzanie, Ethiopie…), des centaines de kilos de médicaments, bandages, tubes, poches, et j’en passe, par mois qui arrivent par avion, et pas d’horaire de travail. Quand il faut y aller, il faut y aller. Et tout cela se déroule dans le paysage chaotique du chantier. Le CICR a lancé en octobre 2016 les travaux pour doubler la superficie de l’hôpital et ainsi drastiquement améliorer les conditions d’accueil des patients. C’est le plus gros projet structurel du CICR au Soudan du Sud pour 2017. Cela implique des contrats, des travailleurs journaliers, des plans, des échéances à respecter, des entrepreneurs à suivre, de la poussière dans tout l’hôpital, des va-et-vients incessants. Bref, un joyeux bordel.

 

 

MON joyeux bordel. Dans lequel j’essaye tant bien que mal de me dépatouiller et de renvoyer toutes les patates chaudes que l’univers me lance sans repos tout en prenant soin de ceux qui sont devenus mes collègues, certains des copains, l’un d’entre eux un ami. Tout est intense à Maiwut. Nous sommes la seule organisation humanitaire présente à des centaines de kilomètres à la ronde, très isolés bien qu’à une vingtaine de kilomètres de la frontière éthiopienne, nous sommes au coeur de la zone Nuer contrôlée par les forces de l’opposition.

Point de problèmes sécuritaires, pas de coups de feu et la safe room est bien poussiéreuse comparé à la Centrafrique, mais les conditions de vie sont spartiates. Et ça, ça fatigue comme ça rapproche. Prendre sa douche au seau pendant que le collègue est sur la latrine à 1.5m ou encore dormir sous tente avec le doux ronflement du collègue du tukul d’à côté. Manger religieusement tous les jours que Dieu fait les repas préparés par la cuisinière qui tente de varier les mets sans grand succès, intrants limités obligent.

 

 

Croiser dès le matin (voire au milieu de la nuit) ton collègue la tête dans le cul qui se rend aux latrines en pyjama. Passer sa journée à suer sous 35-40 degrés avec pour seul espoir que le ventilateur daigne magiquement refroidir l’air qu’il t’envoie sans pitié dans la figure. Calculer le temps qu’il te reste avant que le générateur ne s’éteigne et la nuit prenne toute sa place. C’est à toutes ces choses que je pense là tout de suite, en écrivant depuis la salle d’embarquement. Pas qu’elles m’aient particulièrement éprouvé, mais ce sont des éléments importants pour comprendre mon joyeux bordel et comment ces deux mois sont passés… si vite.

Tout ce micmac reste donc joyeux, grâce à ces personnages qui passent par Maiwut, ces collègues qui cuisinent hors des sentiers battus, ces films partagés dans le grand tukul commun, ces bières qui délient les langues et nous en apprennent plus sur l’autre et sur nous-mêmes, ces cieux nocturnes dignes d’un planetarium, ces petits mots d’au revoir sur le tableau blanc, ces attentions simples partagées avec le coeur.

L’avion est là. Dans 5 heures je serai à Oman avec mes copines. J’ai beau aimer passionnément mon boulot et être prête pour cette année à Maiwut, fascinée par la culture, déboussolée par l’être humain, fatiguée par la nature, mon corps me dit merde. Je vais aller dormir et manger pendant 5 jours avant de retrouver la brousse. Ma brousse. Et ceux qui sont devenus… ma petite famille.

 

Ceci est un blog personnel. Les opinions qui y sont exprimées sont les miennes et ne représentent d’aucune façon la position de mon employeur, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

 

Pour en savoir plus sur le projet CICR à Maiwut

Un article paru l’an passé sur la vie (et la mort…) à l’hôpital

D’autres photos : https://avarchives.icrc.org/Picture/133485

Pour finir, le tweet de la semaine dernière par nos collègues du département Communication Publique en visite à Maiwut

 

 

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Céline
De la naissance à l'âge "adulte" en passant par l'adolescence, la planète a toujours été un petit mouchoir. Des parents nés en Afrique, des premiers émois vécus en Amérique Latine, des études "internationales" et puis un travail qui m'emmènent aux quatre coins du globe. Mais le retour est toujours le même: La Belgique. Avec ses bières, ses guerres intestines et sa pluie, ce sera toujours chez moi.
Céline

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  8 comments for “Soudan du sud : carnet de bord

  1. Delville Jean
    4 mars 2017 at 17:12

    Très chère petite cousine,
    Que d’émotions à te lire ! Et de plus, quelle belle littérature. Tu as du talent. C’est bien sûr le fond, ta vie et tes expériences qui me touchent. Je pense souvent à toi. Tu me fais du bien et me force à mieux penser aux autres. Merci. Je passe des moments difficiles de couple ; incroyable à mon âge, 81 et 5 mois ! Tu me donnes la sérénité de réaliser que mon problème ne justifie pas de me plaindre pour et sur moi-même au vu des réalités que tu vis. Encore merci. J’attends avec impatience ta prochaine lettre.
    Je te supporte toi et tous tes collègues.
    Gros bisous, Jean , ton cousin.

  2. Elise
    5 mars 2017 at 11:43

    Je dévore tes récits… tu me fais penser à une héroïne de romans d’aventure… mais ce roman là c’est ta vie…
    Je peux dire que tu es admirable?

  3. Arjen Boogaarts
    5 mars 2017 at 16:32

    Great blog, Celine. I enjoyed reading it. You earned your period of rest, thats for sure.

    (and thanks Google for Google Translate!)

  4. Cha Hervy
    5 mars 2017 at 21:57

    Passionnant, émouvant, magnifiquement écrit… Merci pour ce beau partage Céline. Plein de bonnes choses pour toi. Bisous.

  5. Mow
    5 mars 2017 at 22:06

    Mais dis-moi donc !!! Tu m’avais caché tes talents d’écriveuse 😉 Si j’ai des lettres à rédiger, je te contacterai dans ta brousse en t’envoyant des petits mots pliés en 8 par hélicoptère…
    Bon, tu as mon mail, envoie le tiens histoire que je te tienne informée de l’évolution de… tout !
    Un beso !

  6. 10 mars 2017 at 14:17

    Excellent !
    Merci pour ce partage riche en émotion qui me rappelle l’histoire de ma patrie, la Republique Centrafricaine…Je me suis vraiment bien régalé. Du courage !

  7. tanguywera
    14 mars 2017 at 21:29

    Ce billet allie comme jamais je ne l’ai lu la légèreté d’un style savoureux, coloré et imagé à la dureté d’un réel sans doute souvent douloureux. Impressionnant.
    Le sourire, reste là, infatigable et digne, sous le soleil et dans les flaques de sang coagulé, pour cela aussi, bravo.

    Je suis avide de lire d’autres textes à venir.

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