« It’s the end of an era! »

Le vrombissement des hélices ne me laisse pas entendre les plaintes des patients rangés à la Saupiquet dans un coucou improbable. Les moteurs s’emballent, l’avion accélère, la roue décolle, je suis assise au beau milieu des bandages, fixations et plâtres accompagnée de mon noyau dur et je ne peux m’empêcher d’éclater en sanglots lorsque nous prenons finalement notre envol. Nous sommes le vendredi 7 juillet. Après vingt-quatre heures hors du temps, nous laissons derrière nous Maiwut, au Soudan du Sud ; emportant avec nous nos patients, notre brosse à dents et laissant au passage une petite partie de nous.

C’est la troisième fois, qu’on se le dise, que je dois “évacuer”, comme on dit en jargon humanitaire. Troisième fois que je prépare ce sac incompressible, que je jette un dernier coup d’oeil à ma maison sans savoir si je reviendrai, que je suis catapultée dans une ville que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître. Sauf que cette fois, je ne suis pas le courant, je ne surfe pas sur la vague qu’on m’impose, je suis la madre, la cheffe de bureau, je dois montrer le chemin.

Support humain de dernière minute de mon chef, échanges de mails sur les scénarios possibles et conversations sur le téléphone satellite avec Juba quand Internet nous lâche, je ne suis pas seule, de tous côtés, je me sens soutenue par la famille et le départ s’organise progressivement, avec des “si”, des “au cas où”, depuis le dimanche 2 juillet lorsque la situation nous prend au dépourvu et la sécurité devient soudainement incertaine. Il faut penser aux patients à l’hôpital, au staff, aux ordinateurs, aux voitures, aux documents, c’est le grand déménagement.

Nous devrions être 7, (…) nous sommes près de cinquante

Nous avons eu la semaine pour tenter de comprendre ce qui se passait. Comment l’étau se resserrait sur Maiwut, calculer les risques et envisager les scénarios. Jeudi midi, alors que l’orage bat son plein depuis trente minutes et que les trois avions font demi-tour devant nos yeux car la piste est trop boueuse, nous sommes seuls au monde, trempés jusqu’à la moelle, près de quarante patients et accompagnants sur le dos. Nous devrions être sept, allégés et prêts à nous diriger vers l’est où se trouve la frontière éthiopienne, mais Dame Nature en a décidé autrement et nous sommes près de cinquante à présent, coincés sous une épaisse cape de nuages hyperactifs. Pendant ce temps-là, à la capitale, la décision tombe: on évacue, le temps que la situation se stabilise, on verra après.

A défaut de voler, il nous faudra donc rouler. Forts de nos dix véhicules, c’est un convoi atypique qui quitte Maiwut sous la drache. Direction Pagak. Drapeaux hissés. Quatre feux éblouissants. Ambulances, pick-ups, voiturettes et tracteurs, notre flotte fait une indigestion de passagers mais n’hésite pas à en rajouter lorsqu’elle croise un vieux papa en galère, un patient qui nous a devancé, une future mère qui peine. De part et d’autre de la route de maram qui nous guide vers l’Ethiopie, des dizaines de familles, de chèvres et de vaches nous accompagnent. Ce sont nos voisins, nos collègues de l’hôpital ou encore les commerçants, ils tremblent de froid sous la pluie qui n’en démord pas et marchent les bras et les têtes pleines de paquets.

En temps normal, nous mettons trente minutes pour parcourir les vingt-deux kilomètres qui nous séparent de la frontière. Ce jour, il nous aura fallu deux heures. C’est peu après 16h que nous débarquons nos patients au centre de santé de Pagak où ils passeront la nuit pendant que nous concoctons un énième plan d’évacuation. Le climat s’est apaisé, le soleil réapparaît, nous nous installons dans les bâtiments d’une ONG qui a quitté les lieux et nous préparons à passer une nouvelle nuit sans sommeil.

Le lendemain, à l’aube, les sacs sont prêts, les dernières consignes sont données à notre staff qui reste sur place et c’est le cœur gros que nous nous dirigeons vers la piste atterrissage où nous attendons un avion pour clôturer cet épisode. Mon chef et ma collègue s’affairent à lister les patients encore présents qui voleront vers Old Fangak pour recevoir un suivi médical. L’équipe médicale prépare les patients pour un vol peu confortable. Je fais l’inventaire des radios, de l’argent, des téléphones satellite et des véhicules que nous laissons aux mains de nos collègues. Les autorités aussi sont de la partie. On se salue, on se dit au revoir, personne ne sait de quoi demain sera fait mais les sourires sont au rendez-vous. Surréaliste.

C’est en larmes que je dis au revoir à Maiwut

Vendredi 7 juillet à 10H10, le Buffalo perce la cape nuageuse et pose sa carlingue sur la piste de Pagak. Coincée entre un plâtre, mon bienveillant chef italien et un patient sous traction, c’est en larmes que je dis au revoir à Maiwut.

A chaque étape, l’émotion monte. Nous atterissons à Old Fangak où certains de nos collègues Maiwutiens nous accueillent. Ils sont aussi fatigués que nous. Organiser une unité chirurgicale en cinq jours pour recevoir des dizaines de patients et le reste, ce n’est pas de tout repos. Nous nous embrassons longuement et espérons nous revoir à Maiwut… ou ailleurs. Alors que nous débarquons notre joyeuse troupe, un de nos hélicoptères atterrit. Assoiffés, parce que pas très bien organisés, je me rends à leur rencontre pour quémander quelques bouteilles d’eau. Jack et Mike sont déjà au courant pour Maiwut et tentent de me remonter le moral avec une blague qui ne passe pas. Les larmes montent et je m’éloigne avec mes bouteilles d’eau. Trois minutes plus tard, Mike nous rejoint alors que nous nous apprêtons à remonter dans l’avion vide, un grand paquet de Haribo à la main. Je sens mon cœur se serrer.

Cette anecdote marquera le début d’une avalanche d’attentions, de regards et d’embrassades qui en disent long sur la tête que je devais tirer les premiers jours après notre arrivée à la capitale. A peine atterris, l’équipe de Malakal nous attend avec des pizzas, des bières et des sourires. Whatsapp me régale un message de soutien du grand chef en vacances en Suisse. Mes amis m’accueillent chez eux, me nourrissent et me supportent. Je peux lâcher prise. Je n’ai pas le choix. Je ne tiens plus debout.

Nous sommes le 2 septembre. Comme par hasard, je suis à l’aéroport d’Addis Abeba. Comme si le hub éthiopien était une source intarissable d’inspiration, c’est à nouveau ici que je ferme un récit. Douloureux à écrire mais impensable de ne pas le partager. Je viens de passer deux semaines en Belgique avec les miens, à la maison, à manger et dormir, à me préparer pour la suite de la saga Maiwut. L’espoir d’y retourner s’est tari. La frustration diminue de jour en jour. Avant de partir, j’ai enfin déballé mes affaires à Juba. Mes valises sont pleines de victuailles à partager avec ma nouvelle famille en capitale. Une page se tourne. Le grand Jacques disait à juste titre : « Ce qu’il y a de difficile, pour un homme qui habiterait Vilvoorde et qui voudrait aller à Hong Kong, ça n’est pas d’aller à Hong Kong, c’est de quitter Vilvoorde. » Maiwut était Hong Kong. Elle est devenue Vilvoorde.

 

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Céline
De la naissance à l'âge "adulte" en passant par l'adolescence, la planète a toujours été un petit mouchoir. Des parents nés en Afrique, des premiers émois vécus en Amérique Latine, des études "internationales" et puis un travail qui m'emmènent aux quatre coins du globe. Mais le retour est toujours le même: La Belgique. Avec ses bières, ses guerres intestines et sa pluie, ce sera toujours chez moi.
Céline

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  6 comments for “« It’s the end of an era! »

  1. Herrmann
    19 septembre 2017 at 19:49

    Bon, moi aussi, je pleure en te lisant.

  2. Réal FLEURY
    19 septembre 2017 at 21:16

    J ai été extrêmement touché Céline par ce beau texte que vous avez publié qui décrit ce départ déchirant de l hôpital de Maiwut. J en avais suivi au fil des mois la croissance l ‘ embellissement quand Wendy ma fille l ‘ ouvrait en quelque sorte. Bon courage à vous Céline. Vous êtes des gens formidables au CICR.

  3. Anna Zbinden
    20 septembre 2017 at 11:23

    Difficile à gérer ce grand départ de ‘mon’ Maiwut aimé…..Je te comprend si bien, j’aurai ressenti la même Chose. Courrage!!

  4. Josselyne
    21 septembre 2017 at 22:09

    Un temoignage tres emouvant qui me donne envie de te serrer tres fort dans mes bras et de te faire de gros bisous. J’admire ton courage, hereusement que tu as des collegues, des amis et ta famille qui sont la pour te soutenir et te reconforter.
    Bisous

  5. Ianjatiana
    24 septembre 2017 at 08:07

    :câlins: (je ne trouve pas les mots!)

  6. Luca Sørensen
    8 octobre 2017 at 14:38

    C’est avec interêt que j’ai lu ce récit intéressant et émouvant. La mission du ICRC est plus important que jamais, merci d’y contribuer. Monique a partagé le link avec moi. Jusqu’ à présent nous ne partagions que le fait que votre arrière-grand-mère danoise était ma grand-tante, donc on est « un peu » apparentés. O s’est connu il y a une éternité en Suisse à l’age de gamine/ adolescent quand vous étiez venus nous voir. Je vous souhaite tout le bien pour les futures missions et je continuerai à suivre le blog. Cordiales salutations depuis la Suisse.

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