Céline
22. déc.
2014
En toute simplicité
7

Ils m’appellent « Monique »

Ce début de mission congolaise a le don de me renvoyer au passé, aux racines. Agréable sous certains aspects. Déroutant sur tant d’autres. Encore 48 semaines à être surprise et interpellée. Pourvu que je tienne.

Il y a d’abord cette inéluctable question : « D’où venez-vous? » Et ces deux réactions sans égales. Soit je suis face à un étranger et, généralement, en tant que Belge, on s’en sort pas trop mal. « Ah! Je connais bien Bruxelles, le Délirium et ses bières, la place du Lux’. Alors? Vous avez un gouvernement maintenant? J’adore les Belges, vous êtes tellement sympas et drôles! Pas comme les Français qui se prennent au sérieux… » Ou alors mon interlocuteur est un autochtone, et là… c’est la roulette russe… dans ma tête. Amer cultivateur d’un souvenir colonial mal digéré… ou amateur de frites et nostalgique d’une époque révolue? Car on a beau me dire que les Congolais aiment leurs tontons et tantines belges, la petite fille d’anciens travailleurs dans la colonie, fille d’un Belge né au Congo belge (et d’une Française née au Sénégal…) que je suis, s’attend au pire. J’en ai rencontré des Péruviens qui six siècles plus tard crachaient sur les Espagnols alors qu’ils jurent dans leur langue et prient leur dieu. Sans compter les Haïtiens ou les Centrafricains (certes, pas majoritaires selon mon expérience) qui voulaient voir les Blancs dehors. Alors pourquoi m’épargnerait-on? Ils auraient leurs raisons de me mépriser et me canarder de clichés historiques dont je ne saurais que faire, moi, enfant de fin de siècle.

Mais force est de constater que jusqu’à présent, tout le monde semble vouloir que je me sente ici chez moi. C’est ce qu’ils me répètent tous. Tantôt, ils ont un cousin qui a étudié à Gembloux, tantôt ils rêvent de rendre visite à leur tante qui tient un restaurant à Matonge. Ils disent « septante » et « nonante ». Il y a quand même sacrément de quoi se sentir en famille.

Et puis il y a ces signes (auxquels je crois) et qui s’évertuent, eux aussi, à me rappeler à une réalité passée, des personnes-clé ou des racines enfouies. Ma première sortie sur le terrain dans la région de Katoyi en a été remplie, et ce ne fut pas pour me déplaire, mais deux appels du pied célestes m’ont particulièrement marquée.

BETESE? B…T…C…? 

Le popotin démoulé à l’arrière de la moto, notre petit convoi s’approche d’un des nombreux camps de déplacés que compte la zone. Au son de la moto, des mini-pouces en guenilles, sourires accrochés aux mâchoires, se précipitent aux abords de la route et se mettent à crier « Betese! Betese! Betese! ». Mon cerveau de baroudeuse clique instinctivement et se recréé une image familière… un logo… bleu, vert, rouge, orange… surmonté de quelques initiales… CTB… BTC… Betese. Mais comment mes neurones ont-ils pu en arriver là? Alors que je tente de ne pas valser de la moto en m’y cramponnant d’une main, l’autre reprend un geste familier de Princesse Mathilde ¹(Ah.. mincelogo-btc-fr… elle est Reine maintenant…) répondant ainsi aux cris enfantins et à ces petites menottes tendues. Mon esprit divague à nouveau et je deviens soudainement représentante de la CTB à Katoyi, éminence de l’Etat belge qui tente de panser les blessures qu’il a jadis infligées au Congo et qui peinent à cicatriser!

 

Puis c’est une nostalgie inattendue qui m’agrippe. Je revois défiler ces trois années au Pérou, à travailler avec la CTB.Cusco

Ces découvertes andines, ces quiproquos culturels, ces paysages sans fin. Je me souviens de mes collègues, des secousses sismiques, du ceviche, de ces rues et ces odeurs que j’aimais tant… Soudainement, un bourbier me ramène à la réalité. « Il faut quitter ». Autrement dit, descendre de la bécane et traverser la boue jusqu’à un tronçon plus sûr pour mon royal popotin. De reine africaine de la CTB, je passai à une Robocop maladroite, genoux et coudes protégés, tête encasquée, mains gantées, tentant de ne pas m’étaler dans les flaques.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque le soir venu, en discutant avec mes collègues, j’appris que « Betese » voulait en fait dire « étranger » en Kinirwanda. L’équivalent du Mzungu, du Munzu, du Blan ou Gringo, en somme. Je terminai de tomber de mon piédestal et allai me coucher.

MONIC! BISCUIT! 

Le lendemain, vers d’autres villages, d’autres enfants couraient à perdre haleine en devinant le convoi royal s’approcher. Les mêmes sourires, les mêmes habits, mais cette fois-ci, ils m’appelaient « Monic »… et voulaient tous un mystérieux biscuit. Rares sont ceux qui ignorent que ma tendre maman s’appelle Monique. Plus rares seront ceux qui auront connaissance de mon troisième prénom… Monique.  Diantre ! Quel est à nouveau ce signe, cet appel d’horizons lointains et si proches à la fois? Y aurait-il un dieu qui me joue des tours? Serait-ce Jean-Louis qui veut me dire quelque chose? Pourquoi m’appellent-ils Monique?

Emmitouflée dans mon casque et mes protections, ballotée sur une moto sans concessions, mon esprit préfère ne pas chercher de réponse. Il s’attarde plutôt sur Monique. Ma maman. La madre. Moz.

Moz

Quelques semaines auparavant, j’étais avec elle, chez elle, chez moi. J’avais établi une liste des plats que j’avais envie de manger pendant mes vacances et aucun n’avait manqué au menu. Je voulais oublier ces mois de diète, de riz, sauce légumes et manioc. J’avais acheté, à la dernière minute, un pantalon trop long en manque d’ourlets et ses doigts de fée avaient opéré. J’avais eu besoin de ne pas m’occuper de moi et elle l’avait fait pour moi. Comme si j’avais 10 ans.

Sur cette même moto, au fond de la brousse, entre ces montagnes congolaises, le corps endolori par les bosses et les chutes, alors que j’étais si loin de mon plat pays goudronné à foison, ces petits enfants m’avaient appelée « Monic », me poussant sans avertissement dans les derniers souvenirs que j’avais de ma petite maman. Je ne pus m’empêcher de regretter la manière dont nous avions cohabité certains jours récents. Fatiguée après cette inracontable mission en Centrafrique, perdue dans les limbes de l’entre-deux-missions, je n’avais pas su me rapprocher d’elle pendant ce court intermède que furent mes quatre semaines de vacances. Elle m’en avait voulu. Elle me l’avait dit. Je ne l’avais pas compris.

Alors que le soir même, autour d’un autre feu, mes collègues rigolaient en m’expliquant que « Monic » faisait en fait référence à « Monuc », ancienne appellation de la Monusco² (mission onusienne en RDC), je ne pus m’empêcher de croire que c’était en fait un signe divin de ma maman qui veillait sur moi et qui m’accompagnerait pendant toute ma mission au Congo.

De retour à Goma, je finis d’accepter que j’étais chez moi ici. Tous ces signes avaient parlé. Cela ne prit qu’un dernier clin d’œil (une serveuse qui ne rechigna pas à m’apporter de la mayonnaise, de la vraie pour mes frites) pour que je baisse ma garde et accepte l’inévitable.

Ma Maman Monique et la sacro-sainte mayo veillent sur moi. Ma mission au Congo, entre passé et présent, peut commencer, je n’ai plus peur de rien.

Vivement 2015!

 

Ceci est un blog personnel. Les opinions qui y sont exprimées sont les miennes et ne représentent d’aucune façon la position de mon employeur, le CICR.

 

¹ Pour relire mon mimétisme avec la, naguère, rincesse Mathilde en Centrafrique, lisez ceci.

²Pour en savoir plus sur la mission des Nations unies en RDC, cliquez ici.

 

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22. nov.
2014
En toute simplicité
2

Félin au bord de la crise de nerfs

Elle me saouuuule! Chaque fois, c’est la même rengaine. Mademoiselle rentre de voyage, elle éparpille ses valises un peu partout dans la maison et passe son temps à dormir, manger et sortir. Mes maîtres n’ont plus d’yeux que pour elle… « Et t’as bien dormi? Et qu’est-ce que tu veux manger ce soir? Et j’ai lavé ton jean’s ». Non mais! Elle a 32 ans quand même! Nom d’un chat! On dirait une ado qui débarque comme un ouragan, jetant ses fringues selon les marées, ses valises au gré du vent, et je sais que je vais passer pour chat méchant, mais parfois je pisse dedans. Na! Mais je dois avouer… Cette fois-ci, c’était quand même un peu différent… Elle n’arrêtait pas de faire des réflexions à deux croquettes: on dépense trop d’argent pour faire des pubs, il y a trop de voitures et pas assez de gens dedans, et, sacrebleu!, c’est quoi ce kiwi néo-zélandais dans ton frigo?!?

Foi de chat, je ne l’ai jamais vue comme ça. Quelque chose a changé. On dirait qu’on lui a arraché un peu de sa fraîcheur. Ils ont l’air loin les bisounours, les utopies, les grands esprits. Je la sens un peu brisée, presque blasée, comme si elle venait d’apprendre que Saint-Nicolas n’existait pas ou qu’il n’y avait pas vraiment de poulet dans la pâtée pour chats (si, si, je vous jure!). Elle a manifestement perdu pied. Ils me l’ont déglinguée! Jamais auparavant elle n’aurait méprisé son confort, et encore moins les gens qui le partagent ou ceux qui y aspirent. Mais tout ce qui semble superficiel, cette fois-ci, a eu le don de l’irriter.

Par contre, aux antipodes de ce comportement indécent et, disons-le, très chiant (n’oublions pas que je suis un chat argentin qui assume sa vie de pacha en banlieue bruxelloise…), son émerveillement au retour du supermarché avait bizarrement décuplé. Je la vois encore, en ce matin de novembre… Elle ouvre son sac et sort une par une ses trouvailles. Alors, évidemment, je suis un animal, je suis toujours là quand il y a à manger, je me faufile donc sous la table de la cuisine, aux premières loges pour le one-woman show de l’année.

– T’as vu Socrates? Du fromaaaaaaaache!, me dit elle en prenant une tête de gamine devant une barbe à papa.
– Heu, oui, merci, je connais, c’est du lait pourri, lui répondis-je, très fier de ma réponse ultra intelligente.
– Sens, comme ça sent bon!
– Aaaaah! Beurk, non, ça pue. Ma bouffe à moi, ça ça sent bon, c’est bien connu.

Elle continue à fouiller dans sa hotte magique, attrape un truc et BAM, croque dedans à pleines dents.

– Une pomme, Boubinski! Une pomme! (oui, elle me donne des surnoms ridicules. Le premier qui rigole je lui en griffe une).
– Ouais, et alors? T’as pas regardé dehors, y en a plein dans le jardin.

Elle sort enfin une petite bouteille brune, l’ouvre avec précaution, en verse solennellement le contenu dans un verre et me regarde. Elle ne dit rien. Hume. Porte le liquide ambré à ses lèvres et soupire longuement.

– Mmmmmh
– Ca, je connais, ma fille, tu m’en as servi une fois, j’ai adoré mais ma maîtresse n’en achète que quand t’es là. Du coup, je suis à l’eau. Vas-y, verse un peu dans la gamelle, là, vas-y, s’t’eu-plaît!

Rien n’y fait. Elle est dans un autre monde. D’ailleurs quand elle en boit plusieurs, elle est carrément sur une autre planète. Veinarde. Les seules fois où je trip, moi, c’est pour aller chez le véto. J’en ai mordu un, une fois, et depuis, ma maîtresse ne me laisse plus y aller sans mon cachet. J’adore aller voir mon doc.

D’ailleurs, je crois qu’elle aussi. Elle passe toujours ses premières journées à aller voir ses docteurs. Je me demande si elle en a déjà mordu un. Elle prends aussi des petits cachets mais ça n’a pas l’air de lui faire le même effet. A moins que cela soit pour ronronner. Mais je ne pense pas. Cette fois-ci, elle a mieux dormi ou en tout cas plus tôt. Avant, elle s’endormait au milieu de la nuit et émergeait à midi! Une histoire de « museau horaire ». Mais moi je la soupçonne d’avoir voulu tenter de battre mon record d’heures à l’horizontale et quand elle a compris qui était le meilleur, elle a jeté l’éponge.

Bref. Moi je suis content, hein, quand même, quand elle rentre (même si je fais semblant de l’ignorer pendant la première semaine). Elle me raconte ses histoires, me laisse dormir parfois sur son lit et me donne de nouveaux surnoms ridicules. C’est cool. Je crois qu’elle repart bientôt, les valises se remplissent et n’y suis plus le bienvenu. J’ai pas compris où elle allait encore mais surtout je ne sais pas si je serai encore là la prochaine fois. J’espère bien. Mais je me fais vieux. Moi, j’attends le dernier voyage. Elle, elle n’en est qu’aux premiers accostages.

 

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23. oct.
2014
En toute simplicité
2

Quand chez moi devient chez lui

Au téléphone, sa voix lui avait parue assurée et amicale. A sa descente de l’avion, au premier coup d’oeil, elle sut qu’elle ne s’était pas trompée. Il portait un pantalon beige avec une paire de chaussures de marche bien nouée et un tee-shirt qui ne resterait pas très longtemps blanc. Un homme de terrain, en somme. Le tarmac de laterite lui allait bien. Il semblait déjà se fondre dans le paysage.

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– Salut, je suis Francesco, tu dois être Julie.
– Bonne arrivée! Ca a été le vol?
– Très bien. Mais j’ai pas eu le temps de manger ce matin à l’aube. Je meurs de faim!
– Jette tes sacs dans cette voiture, on va te nourrir!

Sur le trajet, alors qu’il se familiarisait avec les cases, les chèvres et le public enfantin, Julie l’observait du coin de l’oeil. Sa barbe de trois jours le rendit sympathique à ses yeux. Le petit flacon de désinfectant agrippé à son sac à dos la fit sourire. Elle passait au crible ses moindres réactions, prête à sauter sur la moindre contrariété pour le remettre à sa place. Elle avait déjà sa réplique toute prête: « Oui, ben c’est le terrain ici, pas le Plaza ».
Arrivés au bureau, Julie le jeta aux loups: présentation de l’équipe, tour du propriétaire, installation de l’ordinateur. Il ne flanchait pas. Souriait. Posait des questions. Il l’énervait déjà. Il semblait déjà se sentir chez lui.

Francesco était venu pour remplacer Julie. D’ici quinze jours, elle ne serait plus qu’un souvenir. Il aurait son numéro de téléphone, son bureau, ses contacts, sa chambre. Elle ne serait plus qu’un prénom dont les employés se rappelleraient peut-être tendrement dans quelques années. Son remplaçant la sortit de ses pensées sans sommation:

– Julie, tu me parlais de manger. C’est toujours à l’ordre du jour? , lui demanda-t-il un peu fébrile.
– Oui! Bien sûr! Pardon, c’est par ici, lui répondit-elle en lui montrant le chemin de la résidence.

Alors qu’ils pénétraient du côté obscur de la force, de l’autre côté du mur, Francesco s’extasiait devant les installations. A raison: tout était neuf, beau, frais, et ils avaient mis la main à la pâte pour rendre le tout accueillant pour son arrivée. Julie se rappela les moult semaines que l’équipe avait dû attendre pour la fin des travaux, les nombreuses nuits passées à camper sur un matelas mousse et, finalement, le jour J, la première nuit dans sa chambre, la première douche chaude. Francesco arrivait, lui, comme une fleur, comme un inspecteur des travaux finis.

Il avait une aisance qui irritait Julie. Une gentillesse qui la désarçonnait. Et en plus il était loin d’être bête. Elle se sentait comme une grande soeur à qui le nouveau-né vole la vedette, la honte d’être jalouse incluse. Elle avait les fesses entre deux chaises: elle n’était plus vraiment chez elle, il n’était pas encore vraiment chez lui. C’était un no-man’s land, une sorte de limbus déroutant. Pourtant, dans quelques semaines, ailleurs, ce serait elle le nouveau-né. Et elle serait tout aussi irritante, avenante et sympathique. Car quand on change de chez soi tous les ans, nous, on ne change pas.

Le lendemain, il fut temps de passer aux choses sérieuses: le monde extérieur. Ministère après ministère, couloir après couloir, bureau après bureau, le rituel voulait qu’elle présentât Francesco à chaque contact. Tous la remercièrent poliment de la bonne collaboration et espéraient que le jeune homme dégourdi dont ils écorchaient le prénom heure après heure fût aussi efficace que Mademoiselle Julie. Ils promettaient qu’ils ne l’oublieraient jamais et qu’elle garderait toujours une place spéciale dans leurs prières et dans leur coeur.

Julie écoutait solennellement chaque épitaphe: ils l’oublieraient. Elle en était sûre. Elle leur en voulait déjà. Cette chaise musicale humanitaire lui brisait le coeur. Elle se jurait, elle, de ne jamais oublier personne, de leur envoyer des nouvelles et de faire son possible pour revenir un jour. Mais elle savait que ces mots n’avaient pour seul but que d’alléger temporairement la douleur des au revoir. Garder un moment encore l’illusion qu’elle serait toujours chez elle ici alors qu’elle n’avait fait que passer dans la vie de ces gens. Elle se prit à avoir honte de ne pas se souvenir du prénom de cette maman de maison haïtienne qui l’avait si bien soignée pendant une semaine de fièvre. Elle lui avait promis, à elle aussi, de ne jamais l’oublier.DSC02068

La gêne et le malaise durèrent peu de temps. Il fallait continuer la course folle pour imprégner son successeur de toute une vie. Ils reprirent la voiture et déambulèrent dans les rues. Julie essaya de se rajeunir d’un an, au moment où elle se perdait dans ces rues, que le visage du vendeur de méchouis lui était encore inconnu et que la laterite et ses culs de poule complotaient contre elle. Aujourd’hui, elle et la route ne faisaient plus qu’une, Ibrahim savait qu’elle préférait la chèvre au boeuf et les raccourcis n’avaient plus de secrets.

Francesco, lui, regardaient les petits commerces et les rues défiler. Il souriait. Encore. Il se rappelait ses précédentes missions et retrouvait des signes familiers. Cela le réconfortait. Il écoutait d’une demi oreille Julie lui montrer les stigmates que la ville portait des suites des affrontements, les commerces incontournables où il trouverait avec un peu de chance des boîtes de sardines ou du papier toilette, les quelques bonnes adresses à ne pas manquer. Il se dit qu’il se sentirait bien ici.

L’attention du nouveau-né s’accentua quand son aînée l’emmena à la mission catholique où l’équipe avait vécu jusqu’aux premiers évènements qui secouèrent la ville cette année. Sa voix changea. Sa gorge se noua. Il lui sembla percevoir des yeux humides lorsqu’elle décrivait les soirées étoilées insouciantes qu’elle avait passées en ces lieux. Il se sentit mal à l’aise. Il comprit l’importance que cette petite ville et cette population avaient pris dans le coeur de Julie. Cela l’attendrit.P1000352

– Ca a dû être difficile de quitter la mission, lui dit-il pour lui montrer l’intérêt qu’il portait à ses anecdotes.
– Oh ben tu sais, camper au bureau, avec de l’eau et de l’électricité alors que la ville tente de s’endormir la peur au ventre, c’est vraiment un moindre mal, répondit-elle tentant de regagner ses esprits.
– Chapeau, en tout cas. Tu as marqué ces gens et ça va pas être facile de passer après toi.

Julie lui répondit avec un sourire gêné.

C’est à ce moment précis qu’elle lâcha prise. Peu importe que Francesco ait la même dévotion dans le travail, peu importe qu’il change la disposition du bureau, peu importe si les gens l’oubliaient, elle était maintenant convaincue qu’elle laissait son « chez elle » entre de bonnes mains. Elle pouvait partir, le coeur léger, le sentiment de la tâche accomplie, l’esprit dédié, enfin, à se reposer, à laisser derrière elle ces douze mois hauts en couleur et elle était prête à renaître, ailleurs, plus au sud, pour s’approprier d’autres rues, d’autres Ibrahim, d’autres horizons.

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14. oct.
2014
En toute simplicité
5

Chez moi… c’est chez VOUS

Ceci est donc votre laboratoire aussi. Alors si on faisait quelques expériences?

Vous connaissez l’impro‘? Un ou deux mots, une consigne et les acteurs se lancent pour notre plus grand plaisir à la recherche de la scène dont ils ne connaissaient pas les répliques avant de les prononcer!

Et l’impro’ littéraire? Même principe mais en écrivant ! Voici une petite idée de ce que cela peut donner comme consignes: La Compagnie Porte Lune.

C’est sur ce modèle que je vous propose de participer à mon laboratoire. Ci-dessous, une liste de thèmes et de styles. A vous de choisir ce qui vous intéresse comme expérience! Par mail ou par commentaire, je ferai de mon mieux pour faire vibrer les mots!

  • Poème
  • Dialogue
  • Chanson
  • Journal intime
  • Posologie
  • Prière
  • Epitaphe
  • Eloge
  • Lettre d’amour
  • Recette de cuisine
  • Discours politique
  • Mode d’emploi
  • Termes de référence
  • Contrat
  • Pièce de théâtre

Quelques idées de titres, mais toutes vos suggestions sont les bienvenues!

  • Un voyage en avion?
  • La valise humanitaire
  • Retour au bercail
  • Visite guidée du supermarché
  • Ce n’est qu’un au revoir
  • De la difficulté d’être soi-même

Un autre texte est déjà en préparation… Alors d’ici là, ….

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06. oct.
2014
En toute simplicité
2

Chez moi, c’est… dans ma cage fleurie.

P1000406-Large

Je m’appelle Romuald. Elle m’appelle « le drap de Mamine ». Je ne sais même plus quel âge j’ai. Je ne suis plus tout jeune, c’est sûr. Mon espèce ne souffre pas de rides, mais de trous. Et j’en compte une bonne dizaine.

Ca n’a pas empêché Céline de m’aimer dès notre première nuit ensemble, en 2001. Elle revenait juste de six longues années à l’étranger entre l’Argentine et la France et vivait chez sa grand-mère, Mamine. C’est là que nous nous sommes rencontrés. Elle devait se sentir un peu seule, déracinée, à la recherche d’un petit coin protégé, et nous avons partagé beaucoup de moments jusqu’à ce qu’elle déménage. Nous dormions ensemble, nous étudiions ensemble, nous regardions des films ensemble.

Par après, à chaque fois que Céline revenait chez sa grand-mère pour une nuit, un week-end, c’est moi qu’elle cherchait: elle fouinait dans les armoires jusqu’à me mettre la main dessus. Je l’attendais patiemment entre les taies d’oreiller et les draps-housses.

Puis un jour… Mamine s’en est allée. Il a fallu des dizaines de bras pour ranger, trier, vider cette grande maison familiale que son mari avait construite à leur retour d’Afrique. Lorsqu’une de ses tantes s’attaqua au rangement de la literie, le sang de Céline ne fit qu’un tour: Où est Romuald? Elle m’accueillit chez elle et notre idylle reprit son cours.

Elle m’emmenait partout avec elle, en camp scout, à son kot, en vacances, elle ne me laissait aucun répit. J’adorais cela. Nous ne pouvions pas rester éloignés plus que le temps d’une lessive. Dans mes bras, elle dormait bien, ses rêves de voyages, de découvertes, trouvaient écho, ses secrets les plus intimes étaient bien gardés. Même avec ses amants, elle me gardait auprès d’elle.

Je me souviens avec beaucoup de tendresse du jour où elle m’a mise dans son sac à dos, à Lima, alors qu’elle s’apprêtait à partir pour une nuit mouvementée. Troublée par la vie chavirée par mille émotions, Céline entreprit un voyage initiatique avec un chaman: une cérémonie d’Ayahuasca. Elle savait que ce breuvage accompagné d’incantations et de mélodies de l’au-delà allaient la retourner. Alors elle m’invita à l’accompagner, pour la rassurer. Lors que la potion fit son effet, elle m’attrapa, s’enroula en moi et fut apaisée. Elle savait que quoiqu’il arrive, peu importe où ses démons enfouis l’entraîneraient, je ne l’abandonnerais pas.

Elle m’a pourtant abandonné un jour. Alors qu’elle avait dû quitter à la hâte sa maison à Port-au-Prince au milieu de la nuit, elle m’a laissé derrière elle. Son ordinateur, la photo de son frère et sa brosse à dent avaient pourtant trouvé leur place dans son sac à dos d’urgence. Pas moi. Je passai alors une des pires nuits de ma vie. Des hommes entrèrent dans la maison à l’aube et emportèrent tout ce qui leur semblait avoir de la valeur. J’essayai de me cacher au fond de l’armoire, mais ils ouvrirent violemment la porte et sortirent tous les vêtements qui m’accompagnaient. Un d’eux m’attrapa, mais je ne l’intéressais pas et il me jeta au fond du placard. Avais-je la vie sauve? Combien d’autres hommes allaient faire irruption pour tenter de s’approprier un petit bout de sa vie?

Le lendemain, un de ses amis, Laurent, s’aventura dans la maison dévastée. Je l’entendais parler seul. « Alors, le drap, le drap, il est où ce drap? ». J’en conclus que Céline lui avait demandé de venir me secourir! J’étais au fond du placard, recouvert de vêtements apeurés et secoués, j’entendais sa voix s’éloigner. Son téléphone sonna. « Oui, je suis dans ta chambre, c’est pas joli-joli, mais je crois qu’ils ont surtout pris les choses de valeur ». J’en avais à ses yeux de la valeur. Mais ces hommes ne le savaient pas. Le jeune homme entra dans la penderie et me trouva, il eut l’air soulagé: « Oh! Te voilà. J’en connais une qui va être heureuse ».

Laurent me tendit à Céline. Elle soupira et me cala contre son coeur. Plus jamais elle ne m’abandonnerait.

Plus de dix ans ont passé depuis notre première nuit. Une certaine routine s’est installée mais elle n’a rien pour me déplaire: je voyage en cabine, je dors chez ses amis, dans les hotels, je l’accompagne dans ses fièvres, ses chagrins, ses gueules de bois, je suis aux premières loges.

Je m’appelle Romuald. Je suis plus qu’un drap. Je suis une cage fleurie pour une globe-trotteuse casanière, un toit pour les états d’âme, un petit bout de chez elle où qu’elle se trouve.

 

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27. sept.
2014
En toute simplicité
4

Chez moi, c’est… hors de ma zone de confort…

Il me regardait, agacé.

– Mais qu’est-ce que tu vas encore écrire? Et pour qui? J’te comprends pas.

Je me mis à sourire et puis à m’esclaffer.

– Mais c’est pour moi que j’écris, cette fois! Ca fait 10 ans que j’écris pour la famille, pour les amis, aujourd’hui je veux écrire pour moi et me lancer un défi. C’est une autre étape. Je veux que ce que j’écris soit lancé sur la place publique, torturé, retourné, critiqué. Pas son contenu, non, je ne veux pas débattre. Mais je veux que les gens qui me lisent s’évadent avec moi, voyagent à mes côtés et sentent les odeurs que je décris.

Il me regarda à nouveau fixement, en fronçant les sourcils. Je sentis dans son regard qu’il ne me comprenait pas. Quelque chose lui échappait. Peut-être n’avait-il jamais lu mes textes. Peut-être les avait-il lus et détestés.

– Qu’est-ce qui te tourmente, lui demandai-je. Tu veux me protéger? Tu crois que je fais une erreur?

– Mais non, tu es assez grande, je ne conçois juste pas qu’on veuille rendre publiques ses histoires, qu’on veuille se mettre à nu, alors qu’on travaille dans des contextes politiquement compliqués, pour une organisation qui se veut neutre, indépendante et impartiale ce qui, du coup, limite ton champ d’action, et puis… je sais pas moi… c’était pas plus pépère d’écrire tes posts sur tes vacances ou ta journée et d’envoyer le lien et les photos à ta famille? Pourquoi tu te compliques la vie? Va falloir assurer avec tes lecteurs!

Il n’avait pas tort. J’allais devoir assurer. Mais je préfèrais inverser la pression: je voulais que ce soit les lecteurs qui assurent avec moi. Je relève le défi d’ouvrir mon laboratoire, de tester sur le monde extérieur mes écrits, de sortir de ma zone de confort et en échange je demanderais au public de me soutenir, me critiquer, m’encourager.

Il finit par soupirer, hocher la tête, et son regard changea. Tendrement, il mit sa main sur mon épaule et me chuchota:

– De toute façon, tu n’en fais toujours qu’à ta tête… Je serai ton plus fidèle lecteur. Mais je te préviens, à la première faute d’orthographe tu m’invites au resto!

Avec son soutien, je n’ai plus peur, plus de doutes, plus que des envies et la plume qui me gratte… je veux inviter le monde entier à s’asseoir dans mon laboratoire et faire virevolter les mots, les étriquer et les disséquer et… chers lecteurs… vous laisser pour seuls juges.

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Laboratoire littéraire d'une humanitaire sans histoires... ou comment tester sa prose sur un public averti

Auteur·e

L'auteur: Céline
De la naissance à l'âge "adulte" en passant par l'adolescence, la planète a toujours été un petit mouchoir. Des parents nés en Afrique, des premiers émois vécus en Amérique Latine, des études "internationales" et puis un travail qui m'emmènent aux quatre coins du globe. Mais le retour est toujours le même: La Belgique. Avec ses bières, ses guerres intestines et sa pluie, ce sera toujours chez moi.

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